7 Jehannes en territoire d’exil — Jeanne Mas

[…] Et puis Johnny, Johnny serre le vide dans ses bras
Quand Johnny, Johnny s’éveille, ne la trouve pas […]

« Jeanne Mas dès les neuf heures du matin. Ils sont sympa à la radio, mais ce n’est pas avec ça que l’on va retrouver nos vingt ans, dit Sonia ¹ au buraliste, enfin, avez vous la Respublica s’il vous plait.
— Vous êtes déjà rentrée de votre stage de journaliste, lui demanda un petit vieux en train de valider son tiercé. S’il vous veulent plus à Paris, une jeune fille belle comme vous, je vous veux bien.
— Jouez donc vos chevaux et faites attention qu’ils n’en fassent pas trop, du trot, ça épuise les canassons. Merci monsieur, vous pouvez me préparer un café également ? J’ai acheté des chocolatines chez le boulanger, je peux déjeuner ici ?
— Ils vous ont pas arrangé le caractère à la capitale.
— Il y a une fille nue page 3 de votre journal. Vous la regardez un moment, vous prenez votre main. Vous vous rappellerez bien le mouvement.

[… ]Et l’homme se saoule d’incertitudes
Dans sa fierté cache sa blessure […]

— Ho, ça c’est l’amoureux qui en a trouvait une autre dans la semaine, c’est pas grave, un de perdu…
— Vous êtes nastre² vous, et ça s’arrange pas avec l’âge…
— Vous laissez pas embêter par ces vieux parleurs, dit le patron en amenant le café, ils sont aussi couillons que la lune.
— Merci, ca ira, ils sont plus lourdingues que méchants ».

Sonia finit par s’asseoir et ouvrit le journal dont la une titrait « Cel, l’espoir est de retour » la vérité sur l’affaire.
Elle se pensa un instant qu’ils en faisaient peut-être un peu trop, surtout pour une histoire de vélo et de disparu au coin de la rue, mais elle connaissait également les difficultés du journaliste pour boucler ses fins de mois. C’était par ailleurs l’une des principales raisons qui l’avaient faites monter à la capitale avec un arrêt « stage pratique » à Orléans, puisque la Respublica est possédée par le même groupe que le Popularí. Deux semaines à Orléans, une à París, deux semaines de plus en stage à Orléans étaient les conditions minimales pour recevoir la carte de presse tant désirée.

Elle logeait chez sa cousine, rue de la Tour Neuve, et ce bar rue de Bourgogne, la Crevette à paillette était son second bureau, pour y lire, y travailler l’esprit léger. De plus, ce bar était l’un des derniers bars populaires dans la cité. Jeunes, vieillesse, travailleurs, étudiants, noceurs, vendeurs et voleurs s’y retrouvaient quelquefois mélangés.
Un jour comme celui-ci, c’était l’endroit idéal pour prendre le pouls de l’opinion publique, pour une fois qu’il se passe quelque chose dans un quotidien assez morne.
La lecture du journal, en dehors de procurer du travail à ses collègues, était l’occasion de découvrir la mentalité du pays. Contrairement à une idée reçue, que vous soyez a Brest, Limoges, Lille ou Orléans, même si les nouvelles locales se ressemblent toujours un peu entre le parc de stationnement devenu payant ou les arbres coupés pour construire un centre commercial de sport sur décision unilatéral d’un maire, la façon de traiter ces actualités est différente, sans oublier les réactions des personnes.
Sonia chercha quelques chose avec son porte-onde mais las de ne pas trouver elle questionna les turfistes.
« Excusez moi, si charmeur turfistes toujours prêts à aider l’âme en peine, même si cette dernière vous dit être mariée, pouvez vous me dire où se trouve la rue Champillou, je ne la trouve pas sur la carte de l’intelliphone.
— Vous faites bien le métier de fouille-merde, vous. Il y a un instant, vous me rembarrez, et maintenant vous voulez venir à la maison.
— Quoi, s’écria Sonia, vous habitez dans la rue où ils ont retrouvé le vélo ?
— Ah non, j’en sais rien moi de cette histoire, ils nous cassent les pieds avec ça. Moi j’habite dans la rue Champillou, mais celle de St Jean de Braye, au clos du hameau, mais la bicyclette du type de la mairie, elle a été trouvée allée Champillou. Ils ont dit que c’était à St Jean le Blanc. Mais n’y allez pas, de l’autre coté de la Loire, c’est un pays de misère, les corbeau y vol…
— Blanc ?
— Non, à cette heure, on tourne encore au petit noir !
— Toi tu es d’une finesse, dit Domingo à son voisin, un café pour moi aussi, vous êtes gentille patronne, car votre homme, il nous laisserait mourir de soif.
— Un pour moi également ! Mais oui, c’est un type de St Jean le Blanc qui a été pris en train de vouloir vendre le vélo de l’autre sus la toile.
— Faut pas chercher loin d’où ça vient tout ça !
— Hé bien non, Monsieur-dans-l-erreur, tout faux comme le tiercé de la semaine dernière. Tu affirmes des choses sans savoir. C’est un type du cru…
— Et toi crois encore les journaux, sauf votre respect mademoiselle, ils racontent que des conneries ».
Les trois vieux étaient partis pour animer le bar. Les clients habituels du lieu riaient de les voir ainsi.
Piarron entra dans le bar. Il aperçu son amie Sonia mais avant de la rejoindre, il jeta un œil au rayon presse :

Magazine « chats »
Puis « Chasse au sanglier »
Et « Males en rut »

Se promenant sur l’étal
Rincé ou pervertis : l’œil.

Un peut perdu par le classement sur les étagères, il demanda au buraliste sa revue cycliste.
« Excusez moi, il me semble vous avoir déjà acheté “ 200 – la revue du cyclisme autrement ” mais je ne la retrouve pas. Non, d’accord, je vais prendre seulement le journal de la Décroissance, et un grand café, un double, merci ».
Piarron salua les petits vieux attablés.
« A ! Monsieur “ How do you do ? I’m fine, and you ? ”
— “ I’m fine thank you ”. Je constate que vous continuez vos cours d’anglais. À ce rythme, vous allez bientôt faire le guide pour les touristes dans la ville.
— Pensez vous, il y va pour la professeure.
— Vous, vous êtes jaloux, rien de plus. Ce n’est peut-être pas la meilleure des motivations mais cela le change toujours de vos repiapiages sur ce que a été votre vie.
— Et bien, vous me semblez d’une humeur aussi bien peignée que votre copine la journaliste. Elle doit les avoir en ce moment et vous le fait payer.
— Je vous laisse à votre finesse ».
Piarron fit la bise a Sonia, pris une chaise mais ne manqua de lui faire la remarque qu’ils auraient pu pet-déjeuner ensemble chez lui.
Sonia lisait la Respublica d’un côté, consultait son téléphone de l’autre, semblait l’écouter.
« Il y a quelqu’un ?
— Les femmes peuvent faire plusieurs choses à la fois !
— Légende tirée d’un magazine pour cagoles. Il y a des choses à redire sur le travail de tes collègues.
— Non, ils font de leur mieux, tu le sais bien ».
La jeune femme expliqua rapidement que la presse quotidienne n’est pas dans une position toujours facile. Elle vit en partie d’aides et des annonces légales, pour les avoir il faut faire bonne figure. De l’autre, il y a une armée de correspondants et plus que tout de corresondantes, car bien souvent ce sont des femmes qui exercent ce métier ; quand bien même cette armée ferait le meilleur boulot qu’il soit, dès qu’il y a une matière, c’est-à-dire un politique national par exemple, ce sont des journalistes professionnels qui vont au charbon. Les expositions importantes, un concert, un écrivain, les organisateurs de ces faits-là, s’ils voient venir le correspondant en lieu et place du, ou de la, spécialiste de la matière, ils font la gueule.
Elle lui expliqua aussi avoir vu une fois une correspondante qui avait couvert tout le travail d’une branche locale d’une association nationale dans le domaine de la santé mentale. Jamais son article n’était passé. Il y a eu une affaire dans ce domaine précisément, la rédaction a acheté alors les articles aux agences de presse.
Ainsi, elle expliquait que sur une affaire de bicyclette retrouvée, surtout celle d’un édile local, il n’est pas aisé de prendre de la distance avec les faits, de les analyser et les mettre en perspective dans le papier.
« Il y a peut-être mieux à faire qu’un portrait supplémentaire du Cel, non ?
— Le vélo a été retrouvé lundi soir, nous sommes mardi, peut-être que mercredi il y a aura dans le journal les point de vue de ses opposants.
— C’est vite vu, ils sont deux. Cependant, même si journaliste n’est pas mon métier, le domaine du vélo draine beaucoup de monde autour de lui. On peut peut-être se passer de la politique des chiffres pour les chiffres pour donner la parole aux associations, aux usagers…
— je suis au journal cet après-midi, je tacherai d’en apprendre un peu plus. Tu peux demander à ta voisine qu’elle me prête son vélo une fois de plus, ceux de la mairie sont vraiment pas pratiques.
— Sauf erreur de ma part, j’ai vu son pneu à plat. Quand tu regardes la propreté des rues…
— Pourtant, l’interrompis un type du bar, si vous chiez devant la préfecture, c’est nettoyé dans le quart d’heure. On est à deux cents mètres…
— Et si tu allais en chercher un à l’atelier de l’Argonne, repris Piarron, je t’y accompagne ».

Pas de réponse immédiate de la part de la jeune femme, c’était bon signe. Un pied dans une association pour une journaliste, c’est l’occasion d’en rencontrer d’autre. Piarron constatait dans une lecture en diagonale du journal qu’il ne disait rien de plus que le poste.
Il termina sa lecture en regardant les trois petits vieux.
« C’est chez vous que cela se passe. Vous pouvez pas passer une retraite tranquille.
— Monsieur le gendarme, vous êtes mal renseigné. Si vous venez chez nous, vous verrez que tout est propre, tout est à sa place. De plus hier, nous étions là, on le jure.
— Et toi, Piarron, tu en pensais quoi de la politique de ce Cel ».
Ce dernier se leva, amorça le départ.
« Allons à l’atelier, je te raconte sur le chemin ».

_ _ _ _ _

¹ Voir « Correspondanças coma la mòrt », disponible uniquement en langue occitane.
² « nâtre » ou « nastre » à prononcer avec un « ā » très long (nâtre : teigneux, méchant)
comme seuls des limousins peuvent en faire.

(\_/)
=°·°=
« )_(«

  • ~ 1690 mots (et beaucoup trop de dialogues 🙂 )
  • La virada occitana se troba aquí (>lm)

[…] Le NaNoWriMo (Mois (inter)National de l’Écriture de Romans) est une façon amusante et stimulante de concevoir l’écriture de romans. Les participants commencent à écrire le 1er novembre. Le but est d’écrire un roman de 175 pages (50 000 mots*, soit 1666 mots/jour) avant minuit le 30 novembre.

Mettant en avant l’enthousiasme et la persévérance plutôt qu’un travail méticuleux et soigné, le NaNoWriMo est un programme d’écriture pour tous ceux qui ont un jour pensé écrire un roman mais ont été effrayés par le temps et les efforts que cela demandait. […]

Encore une fois, l’engagement est pris « pour soi-même », il n’y pas d’obligation de publier, d’exposer, slammer, chanter, rapper son NaNo.


*mon objectif est 30 000 mots, soit 1 000 mots/jour.

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4 réflexions sur “7 Jehannes en territoire d’exil — Jeanne Mas

    • janpeire dit :

      Que l’atelier d’écriture exista encore et l’animatrice m’eût défenestré pour ce billet.

      Plus sérieusement, déjà que mon style ne casse pas trois pattes à un canard, ajouter du dialogue à outrance est la mauvaise excuse du type à la bourre (même pour ce qui ne restera que comme un super brouillon (le but du NaNo)).

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