7 Jehannes en territoire d’exil — Jeanne Jugan

Pour parler, elle parla, la jeune fille renversée. Toinette n’en finissait pas de parler dans le camion des pompiers qui la portait à la Source :
« Cel est vivant… une grande maison… une sainte… un train express… »
Elle parlait par bout de phrase, c’était un langage, ou plutôt, des mots clairs, car il n’y avait pas de phrase construite, alors déduire un sens de ce fatras verbeux n’était pas chose aisée.
« Beaucoup de maison… les paysans passent la corde au cou de Marc… un lycée… poète… »
La jeune fille s’arrêta un instant afin de respirer. Le flux de mot reprit de plus belle.
« Un ballon… un parc… un train de marchandise… des nonnes… Monsieur Cel… »
Personne dans le camion ne semblait savoir comment remettre tout ça dans l’ordre, sans oublier le besoin constant de ne pas la laisser faire des gestes inconsidérés. Finalement, qu’elle eût été montée sur sa bicyclette au moment où la voiture arrivait, elle aurait été morte à l’heure qu’il était. Quelqu’un demanda dans le camion s’il était possible que la jeune fille soit victime de visions.
« Le jour de l’élection de Jehanne 2020, tu veux que entendre crier au miracle, à la sainte ? Laisse tes histoires de tunnel avec une lumière blanche dans le domaine de l’affabulation, merci. Bien sur qu’elle a reçu un choc, violent même, c’est certain. Sans savoir si elle est liée, peut-être, à la famille du Cel, bien malin celui ou celle, sans jeux de mot, qui comprendra ce qu’elle dit.
— On devrait peut-être lui poser des questions et lui demander un nom de rue ?
— Et la marmotte… sérieusement, tu regardes trop de vidéo sur la toile.
— Et toi, tu es trop rationnel, tu manques de poésie.
— Pas la peine d’attendre que la gamine fasse le GPS pour nous, dit le passager dans la cabine, son ordinateur sur les genoux, je pense connaître l’endroit dont elle parle ».
Le type expliqua à ses collègues son raisonnement.
« En partant du principe que la jeune fille parlait d’un lieu dans la communauté urbaine, j’ai mis un marqueur sur les lycées, puis j’ai visualisé les rails. Ce premier choix fait, j’ai éliminé maison, mais gardé les parcs, les stades puisqu’elle parle de ballon. Je pense que Marc est le nom d’un quartier, et, peut-être est-ce une coïncidence, mais il y a une rue Gaston Couté, un poète. Côté nonnes, ils y a celles des Petites Sœurs des Pauvre ?
— Une grande maison, rue Jeanne Jugan, qui elle est une sainte.
— Je donne ces informations à la police. c’est à eux de vérifier ça ».

Aussitôt dit, aussitôt fait.

La police arriva rue de Bellebat devant la bâtisse imposante de la maison de retraite. Ils demandèrent à parler à la directrice, une personne charmante, qui sans problèmes, les accueillit. Après lui avoir expliqué la raison de leur visite, elle les conduisit dans une chambre dans laquelle se reposait l’homme qu’ils recherchaient depuis un mois maintenant : monsieur Cel, l’élu disparu.
L’homme semblait perdu.
La directrice expliqua que les sœurs l’ont trouvé un matin, sous un arbre, comme cela, sans papier, avec une bosse à la tête. Par charité, elles l’avaient gardé, sans rien savoir de lui, sans rien pouvoir lui demander.
Un des policiers montra à monsieur Cel une photographie de la bicyclette trouvée.
« La reconnaissez-vous ? Pouvez-vous l’identifier monsieur ? »
Les petits yeux éteints jusqu’alors se mirent à briller.
« Attention, je vais tombeeeeeeeeeeeeeeeeeer ! »
Notre homme se leva de son fauteuil, se mit à faire des gestes comme pour se protéger d’une collision, d’une chute. Soudain il comprit qu’il était dans une chambre et s’éclata de rire.
« Mais je bouge, je n’ai rien, je vais bien »
Passée l’euphorie immédiate, la fausse épiphanie, il expliqua son accident.
Un après midi, il s’était rendu à une conférence sur les chevaliers paysans de l’an mil au lac de Paladru, dans la salle Albert Camus. Au retour, il prit la piste avenue des Droits Humains pour rejoindre l’OCU, il se souvenait avoir remonté la piste. Au niveau du pont qui passe au dessus de la rue de Bellebat, il avait le souvenir d’un vélo qui allait très très vite, peut-être un vélo à assistance électrique, mais il serait incapable de dire si le VAE était conduit pas un homme ou une femme. Il ne sut pas éviter la collision et passa par-dessus le pont. Il tomba dans la rue, visiblement sans se faire de mal, puis se traîna ici, dans le jardin de la maison de retraite où les sœurs avaient été aux petits soins avec lui. Monsieur Cel se mit à montrer, comme un fétiche, un casque de vélo, au couleur du Brésil, heureux.
« Ça, elles n’ont pas osé me l’enlever »
Le policier lui demanda s’il savait pourquoi sa bicyclette se trouvait à St-Jean de Braye, loin de la rue Jeanne Jugan, rue Jeanne Champillou.
Monsieur Cel fit la moue en guise de réponse négative. Il émit l’hypothèse que la personne en VAE était allée cacher son forfait dans la banlieue, rien de plus.
Maintenant, la presse était au courant, la télévision, les radios également, ce qui animait l’entrée de la maison de retraite. Le régent de l’OCU, Odiléon Rivoirais, luis aussi, venait d’arriver.
Le sourire aux lèvres, il se dirigea vers son ami de trente ans et lui donna une poignée de main, face camera.
« Heureux, très heureux de te savoir vivant. Avec ton retour parmi les vivants, c’est la fin d’une aventure d’un mois, une histoire qui ne dura que trop ».

930 mots

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