Mon premier 200

Tôt dans le matin, je savais que cela allait être « mon » aventure.
Un pari fait contre soi-même, un pari fait avec soi, pour soi, le pari de faire 200 km à vélo d’une traite, 200 km qui seront enregistrés comme un peu moins, 200 km qui sont tellement plus qu’un chiffre. Les chiffres, les voila, ce sera fait :

184 km roulés du matin de bonne heure au midi, en 9h10, avec une petite moyenne de 20,19 km/h.
Ha si, le vélo, habillé d’une sacoche, pèse environ 18 kg, et je n’ai pas entièrement perdu le gras de l’hiver.

Ces chiffres sont donnés, comme ça, uniquement parce que je n’en suis pas satisfait. Ne dit-on pas « limousins, moitié chien, moitié porc, jamais heureux »

Mercredi 4 juillet, jour des enfants

Je ne tenais plus en place.
Deux jours de congés passés à vérifier une fois, deux fois, ou le vélo, ou le léger bagage, ou la réservation. Faire ceci, faire cela, comme programmer les fonctions d’urgence sur le téléphone. Fermer les esgourdes aux conseils de dernières minutes.
Avec ça, je suis tellement impatient que dès 4h00 je sais que je ne fermerai plus l’œil, donc, je me suis conseillé « lève-toi, ferme ta porte de maison et prépare-toi à pédaler ».
J’avais faim du chemin pour avoir assez répété « si à 50 ans t’a pas fait un 200, t’as raté ta vie ».

Partir.
La bicyclette est habillée de la sacoche, d’un feu avant, d’un feu arrière. Le cycliste est vêtu d’un gilet jaune avec pour seul slogan « Demokratio urĝas en Eŭropo ». Je suis parti dans un silence parsemé de quelques rares bruits de la nuit encore présente.
Je ne suis pas connu pour mon grand courage, la Loire à vélo est la bienvenue pour ce petit pari personnel. J’en connais déjà les 50 premiers kilomètres. Ils sont même ma marque pour l’abandon au cas où un quelque chose arrive : une roue crevée, un sanglier, un malaise ou je ne sais pas, une soucoupe volante dans un champ…
Ces premiers kilomètres sont nécessaires pour gagner en sérénité.

La nuit est encore fraiche, je respire un bon coup. Je suis prêt. Le chemin est facile, il est à l’échelle de l’humanité le long d’un fleuve.

Il y a une expression occitane pour dire le lever du soleil, « la poncha dau jorn » dans sa livrée limousine. Des levers et couchers du soleil, expressions impropres, j’en ai déjà vu, sur la terre, au bord de la mer, au sommet d’une colline… jamais depuis la selle d’un vélo. Il faut souvent des premières fois.
Les bords de Loire sont changeants, l’horizon aussi. Il commence à rougeoyer avant l’anse de Bou. Après la anse, il y a une superbe ligne droite en direction de Jargeau. Le soleil est un brandon à l’horizon, une pointe de feu. La ligne est droite et l’équipage fait face, en équilibre.
C’est très tartignole — mais entièrement assumé — j’ai été troublé de cet équilibre frêle : une personne sur un vélo, le vélo sur une planète en mouvement dans le cosmos autour de son étoile, une étoile qui dessine maintenant un cercle à l’horizon. Vraiment, j’ai à ce moment pensé que ce jour serai exceptionnel, même si le trajet s’achève dans 20 km, les 20 qui restent avant la marque, le jour sera exceptionnel.

Je l’aurais filmé, que les 10 premières minutes du « Miserere » d’Arvo Pärt eussent servi d’illustration musicale. Rien de mystique dans cette scène, seulement la beauté de la vie qui se donne à voir, la seule beauté d’un fugace moment présent.

Le lyrisme c’est bien pour l’esprit, mais côté jambes, il y a 200 km à faire. Il faut continuer la route. La dite-route va dès à présent commencer à s’animer de toute la sauvagine : les lièvres, les corbeaux, les chevreuils, des oiseaux par milliers qui chassent les moucherons… et en laissent assez pour être une plaie malgré les lunettes.

Pour ne pas manquer, cette peur primaire du manque et de mourir, responsable de la réserve des kilos de cet hiver pour cause de soupes au comté ; pour ne pas manquer, tous les changements de page du guide papier, j’avale une barre de pâte d’amande, je bois un peu. Plus que tout, je ne regarde pas l’heure ou la vitesse. La peur, encore, d’être surpris par les données.

Suivre un fleuve, c’est quasiment la certitude de le traverser, une fois, deux fois. Ce sont les passages qui seront filmés, et pas tous. De même, comme ce billet est l’adaptation de sa version occitane, disponible ici (>òc), voici quelques ponts, et passerelles, rencontrés :

Le plus beau des ponts traversés est sans conteste celui de Briare ; il fut un autre grand moment de la mini-épopée :

• Pour en savoir d’avantage sur la ville, picorez le site (>fr)

Et chemin faisant, les kilomètres me font, seul.

Sans être misanthrope, j’apprécie être seul. À vélo, ce n’est pas un dogme personnel, mais à vélo, comme dans la vie, il m’est difficile d’être accompagné, beaucoup trop d’orgueil mal placé.

Passé le site de Belleville, le cap des 120 km environ, voici un premier coup de mou. J’ai mal aux jambes sans comprendre pourquoi.
Il y a une cabane, je marque un arrêt pour boire et je regarde l’heure avec horreur. Je vais « trop vite ». Je sais à ce moment que je tiendrai pas la distance comme ça. Il me faut arrêter de forcer et gagner en vélocité. C’est à ce moment que je me rends compte que je n’ai pas les bons rapports sur mon vélo. Changer de plateau et se dire de faire de la vélocité est facile, se dire d’abandonner l’est tout autant. Je remonte avec le moral en berne. Un coquillard semble vouloir pédaler avec moi. Ce n’est pas le moment.
Il commence à me raconter sa vie, son périple de presque 2 000 km, lui. Il fait une boucle depuis Marselha en passant par Tolosa, Bordeu, Peitieus, Nevers, Lion, Aissa… en suivant parfois le chemin de Compostelle, en suivant ses envies changeantes par étapes de 30 à 40 km. Il m’engueule presque d’avoir un vélo « haut », un vélo qui n’est pas fait pour faire de l’endurance mais de la randonnée, et puis, je n’ai pas pris assez d’affaires. Il n’est pas méchant, loin de là, mais j’accélère malgré le mal aux cuisses pour le fuir.

Sancerre se montre, mais je n’ai pas dans l’idée de grimper dans la cité, donc je continue la route vers un autre Marseilles, Marseilles-lès-Aubigny. Ce dernier était présent dans le guide papier mais je ne l’avais pas mémorisé. Il m’a tracassé un moment car je n’étais pas à la bonne page, et me faisait craindre quelques kilomètres de plus.

Une personne qui avait déjà réalisée le chemin avait parlé « d’un raccourci » avant Nevers, ceci au cas où il fasse trop chaud, au cas où il y aurait de la fatigue dans l’air.

Il fut le bienvenu, même si dans un premier temps je l’ai mésestimé. Arrivé au panneau Nevers, le chiffre ne sera pas entièrement rond, mais le cœur y était et le compteur sera mis à l’arrêt.

IMG_20180704_152545Après le panneau, depuis le dernier pont même, une bande cycliste dans une zone commerciale tracera la route vers le couvent ; ce dernier sera bien ouvert pour m’accueillir 4 nuits de temps.
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Le pari est gagné, pas comme je l’aurai aimé, mais gagné. J’ai de nouveau 5 ans et le monde est devant la roue du vélo.

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La Loire à vélo (>fr) est vraiment un très bon itinéraire. Il y a des endroits pas forcément judicieux, certains sont moins bien aménagés — autour de Gien par exemple — que d’autres, il y a quelques zones pavées peu agréables, mais globalement, c’est très très positif (je fais fi des merdouilles connectées ou des « animations » mis en place pour faire croire au bon accueil, à la gentillitude de certains endroits traversés).

Sur la totalité du chemin-route, je n’ai pas dû croiser plus de 50 voitures (et quelques camions), à mettre en opposition au 100 de cyclistes (pour une dizaine de piétons).

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À venir, la cyclabilité de Nevers, la vélorution Universelle (le but du voyage) et quelques photos.

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200 c’est le nom d’une revue « papier », d’une qualité remarquable, 200 est également un site internet (>fr). J’en reparlerai dans un billet, mais c’est à cause d’eux, et elles, que je me suis infligé ce trajet… de bonheur.

Quand on ne trouve pas en magasin ce que l’on cherche, il vaut parfois mieux le fabriquer. Nous, ce fut 200. Il n’y a pas que les roues en carbone et les plans d’entraînement dans la vie d’un cycliste. Il y a même bien plus : le voyage, la culture, les longues distances, la mécanique, les rencontres, l’aventure, et même le vélo de ville. Nous voulions un magazine qui roule plus loin, voie plus large, sache lever le nez du guidon. Alors nous avons créé 200. 200 raconte des “histoires de vélo”, et fait du vélo une aventure quotidienne.

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3 réflexions sur “Mon premier 200

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