Becancaneries

Aventures à vélo dans Orléans mégalopopole & un peu ailleurs !

§6 – Lundi 3 novembre 2014, le matin

Lundi 3 novembre 2014, le matin

Saluer, autour d’un café, les deux gendarmes à l’accueil était un rituel auquel ne dérogeait pas le capitaine. L’agencement de la nouvelle gendarmerie n’était pas des plus pratiques pour ce faire, mais, entre les logements et le poste de garde, la promenade était l’occasion de respirer l’air de la ville, le café, d’en écouter les derniers bruits.

Rien de neuf pour vous, capitaine ! Vous devez seulement attendre un peu l’adjudant avant d’aller à l’hôpital. Il veut venir avec vous interroger monsieur Fontanilhas, mais il n’a pas réussi à vous joindre sur votre intelliphone.

Après le samedi passé à la gare, je l’ai mis en pause. Ça ne fait pas de mal parfois de décrocher. Avez-vous les journaux.

En voici un pour vous. Il y a un article sur l’accident arrivé à la gare.

Merci, voici mon chauffeur, il faut que j’y aille.

Piarron descendit les trois marche du poste de garde mais se heurta à la gendarmette qui sortait de la voiture.

Bonjour, mon capitaine, je venais vous chercher, mais nous devons attendre Delorme. Il va arriver dans un quart d’heure.

Il a appelé. Venez prendre un café avec nous…

Merci bien, je vais attendre ici.

L’attente fut brève. Le même adjudant venait d’appeler à nouveau, car la voiture de sa femme avait disparue. Il avait laissé la sienne à sa femme pour pouvoir amener ses enfants au lycée.

Direction Saint Brice alors ! Dit Séverine, en commençant à chanter « qu’es lu curat de Sent Brecí, que los frances disen Saint Brice, qu’aviá ‘na jòune paucha, qu’eriá una mervalha… »

Arrêtez de chanter ces conneries et regardez donc la route. Je vois que votre tablette numérique est encore allumée.

Dimanche soir, après les événements à la gare, j’ai mis une alerte sur les lecteurs de nouvelles avec les mots clefs « train, voyante, fasciste, Auba Daurada, occitan, Angoulême ».

Je n’y comprends goutte à ce débordement technologique.

À l’école de gendarmerie, nous sommes formés pour ça maintenant. Adieu ciseaux, pot de colle…

Respectez mes cheveux blancs.

Piarron était gendarme depuis bientôt vingt ans. Originaire de Brigueuil, une petite ville de Charente-Limousine, il fit ses études à Bordeaux, passa un peu de temps à Saintes, Chabanais puis il s’est trouvé nommé officier à Saint Junien.

Pas une très grande gendarmerie, certes, mais il connaissait très bien le terrain alentour. La cité gantière était de taille humaine, agréable en dehors d’une mentalité un brin passéiste, avec un passé ouvrier et paysan mythifié, au bénéfice d’une petite clique qui tenait la ville.

J’ai surtout peur de me perdre dans les méandres de la toile mondiale. Il y a une somme si importante d’informations, écrasée minutes après minutes par d’autres sommes, toutes aussi importantes. Et il faudrait se forger une opinion, à la minute. Je ne peux pas. J’aime avoir et prendre le temps. Enfin, ça a donné quelque chose votre système ?

Pas vraiment. Train et fasciste, pour le moment, les moteurs de recherches les agrègent avec Julien Coupat et le Comité Invisible qui vont sortir un second libre. Ceux d’Auba Daurada et fascistes, mènent sur les communiqués de presse à propos de la mort de Remi Fraisses ; globalement ils regrettent la faiblesse du pouvoir centralisateur et accusent les écologistes et les régionalistes d’être responsable de la mort du jeune militant. Avec la même alerte, il y avait des images qui tendraient à prouver que la police avait infiltrée les manifestants, pour fiche le bordel.

Rien de nouveau.

Oui sauf que cette fois, il y a des images. Et la mort du jeune manifestant a été très mal perçue par l’opinion, une mort horrible au demeurant.

Faites attention à vos états d’âme. Vous êtes une gendarme fraîche sortie de l’école. Il y a beaucoup de personnes sensibles aux idées fascistes dans l’armée. Nous n’avons pas d’avis personnel quand nous portons l’uniforme. Mais je partage votre opinion. Normalement c’est le gouvernement qui devrait craindre le peuple, pas l’inverse.

Dans le journal, vous aurez l’article que Sonia a fait sur la morte de la gare.

Hé bien, tuez le poste de radio, regardez la route, je vais vous en faire la lecture.

Populaire du Centre – 03/11/2014

À la une | Limousin | Saint Junien

Accident de circulation : une jeune femme percutée par un automobiliste.

Samedi matin, une jeune femme dont l’identité n’est pas connue a perdu la vie dans une violente collision avec une automobile conduite par Domnique*.

Il y a peu pour qu’une vie soit brisée.

Il aurait dû freiner. Il aurait dû prendre le train de s’arrêter, descendre de voiture et regarder l’arrivée du train en gare de Saint Junien, comme le font encore les limousines dans les près. Ce matin, car il n’y avait peu de monde de présent, il profitait d’être avec sa fille pour lui donner des cours de conduite sur le parc de stationnement.

Il faisait beau ce matin. Le père et la fille auraient peut-être dû profiter du moment présent différemment. Attendre les passagers du petit train.

Non, fier dans sa voiture neuve, Dominique a laissé sa fille se rendre seule sur les quais attendre sa mère, dès que celui-ci se fit voire dans la courbe avant la gare.

Sur un des quais, une jeune femme, Coraya* erre, elle danse, elle est joyeuse, elle est la vie.

Le train arrive en gare, la mère attendue en descend, embrasse sa fille et elles s’apprêtent toutes deux à rejoindre le 4×4 qui manœuvrait.

Coraya était joyeuse en début novembre. Elle ne désirait rien moins que de communiquer sa joie de vivre. Elle sembla vouloir rejoindre la mère et la fille, mais pour différentes raisons, elle se prit de courir dans la gare.

En passant par la porte principale, probablement surprise par le mouvement des portes automatiques, Coraya s’est trouvée jetée hors du bâtiment, jetée au moment où le conducteur reculait. Dans son malheur, le conducteur ne maîtrisant pas son véhicule a fait une marche avant, roulant une seconde fois sur la victime.

Les secours, très rapidement arrivés, n’ont rien pu faire pour la jeune femme.

Le conducteur, selon des dires non vérifiés, aurait entendu un bruit dans sa boite à vitesse, ce qui expliquerait la manœuvre fatidique. Il sortit et explique qu’il n’avait rien vu.

L’homme a fait un malaise peu de temps après et a été conduit à l’hôpital. Il sera prochainement interrogé.

C’était un jour de Toussaint, un jour de beau temps, un de ces jours où il fait bon être en famille.

C’était un jour de novembre, même pour cette jeune femme.

Sonia Chastanhet.

(*) les prénoms ont été changés.

Elle tire au mot l’amie Soso !

Vous croyez pas si bien dire. Pigiste au Populaire, ça paye pas beaucoup.

C’est vous qui l’avez renseignée ?

La presse est d’une imagination sans bornes pour raconter des histoires. Il n’y avait pas uns témoins.

Et la famille de la victime.

J’ai appelé des numéros présents dans l’agenda. Son copain est le contraire du vôtre. Il ne savait rien du voyage de sa copine à St Junien, il n’a rien dit sur ses activités de voyante. Lui était à Bordeaux pour une rencontre de son mouvement sur la thématique des complots mondiaux. Je ne sais pas s’il y a un père, mais la mère est un numéro à elle seule. Elle rentrait d’une séance d’observation du requin blanc dans la Charente.

Pardon ?

C’est un groupe de soi-disant écologistes qui sont persuadés que les eaux de la Charente se réchauffent à cause de la centrale de Civaux. Ils projetaient même de jeter à l’eau un bébé requin pour prouver qu’il était en capacité de survivre tellement l’eau est chaude. Ce sont des collègues de Cognac qui ont donné l’alerte.

Il y en a qui l’ont sifflé le cognac. Sauf erreur, la Charente ne passe pas à Civaux.

Le boire ou le fumer… avec les écolos, on ne sait jamais. Ah, voici l’adjudant ! Montez vite, avec vos ennuis mécaniques, nous ne sommes pas en avance pour aller interroger la personne à l’hôpital. (À la gendarmette) Pour en finir avec la mère, elle est praticienne dans les énergies, plus particulièrement dans la calmitude©.

Vers les dix heures du matin, les trois gendarmes stationnèrent leur véhicule à proximité de l’hôpital. Ils se présentèrent à l’accueil et furent amenés à la chambre de Rémi Fontanilhas. Debout, devant la fenêtre, dans le contre-jour, il ressemblait à une femme avec ses longs cheveux blonds. Troublé, le capitaine se remémora que le chef de gare, en le voyant descendre du 4×4 lui avait aussi dit avoir revu la mystérieuse amie blonde.

L’illusion ne durait qu’un temps, car l’homme était barbu et avait la voix grave d’une personne qui avait mangé des cailloux dix ans de temps.

Vous sentez vous en mesure de répondre à quelques questions. Nous pouvons rester ici, aller à la cafétéria ou dans le parc.

Je préférerais que notre entretien se tienne ici. Je n’aimerais pas que trop de personnes nous voient.

Comment ce terrible accident est-il arrivé ?

Avant les vacances, j’ai acheté une nouvelle voiture. Venir en Limousin avec était l’occasion de la faire. Les routes sont petites, avec beaucoup de virages, pas désagréables pour les promenades et apprendre à notre fille, Marie Angélique, quelques rudiments de conduite. Je suis originaire de la région. Ce samedi, ma femme devait arriver d’Orléans au train de neuf heures. Faute d’autres trains en période de congés, pour peu qu’elle n’eût trouvé d’hôtel à Chateauroux, elle aurait eu désiré être vite rendue à la maison pour se reposer.

Nous sommes arrivés à la gare en avance et avons, ma fille et moi, fait des manœuvres sur l’aire de stationnement.

Le train est arrivé à l’heure. Elle a couru chercher sa mère le temps pour moi de me garer en marche arrière, prêt à partir, moteur allumé. Elles sont arrivée en grande hâte et ma femme m’a fait un geste pour me faire reculer. Je dois dire que je ne pensais pas être si loin du trottoir, ou alors qu’il y avait peut-être une flaque. Ma femme m’a fait un grand mouvement avec le bras pour reculer. Je me suis exécuté. Dans le rétroviseur, il n’y avait qu’une feuille.

Une feuille !

Oui. Le vent brassait les feuilles depuis le matin, les feuilles et les papiers. Bien sur que j’ai entendu un bruit quand ma femme m’a fait signe, mais comme je l’ai déjà dit, je croyais un problème mécanique. En même temps, une voiture allemande, toute neuve, cela m’étonnait un peu. Et puis, j’ai enclenché la marche avant.

C’est là que ma fille s’est mise à crier, très fort. Ma femme aussi criait. Et en descendant de la voiture, j’ai vu cette forme, dans une mare de sang. Le chef de gare est vite arrivé, et s’est mis à tout organiser, jusqu’à votre arrivée. Mais j’y pense, qu’est-ce-qu’il est arrivé à ma fille, à ma femme.

Rassurez-vous, elles sont dans votre maison ! Dit la gendarmette.

Elles vont être également interrogées, pour l’enquête. C’est une formalité, ajouta l’adjudant. Dans la mesure où vous ne vous êtes pas soustrait à l’enquête, une fois celle-ci close, un juge statuera sur votre cas.

Il y a quelque chose que j’aimerai savoir, dit le capitaine, votre voiture ne possède pas d’aides à la conduite ?

Ho, si. Un véritable sapin de noël. Mais vous pouvez les déconnecter, pour rester maître à bord. Et là, je l’avais fait pour apprendre à Marie Angélique.

Et le geste de votre femme, c’était pour reculer.

Oui, sans hésitation. Nous sommes pilotes dans un aéroclub. Mais l’autre, enfin, la victime, courrait comme une dératée. Je veux dire, ma femme ne pouvait savoir en me faisant le signe de reculer que cette femme allait venir se jeter sous les roues de la voiture. Et puis, avec le soleil dans les yeux, il y a pu avoir éblouissement, de la victime, de ma femme. Sans parler de ses portes automatiques qui ne sont pas des plus pratiques.

La victime se prénomme Maëlina Campanys, vous la connaissait.

Je vis à Orléans. Je connais encore quelques personnes, des amis d’enfance, sans plus.

Vous êtes architecte ?

Oui. J’ai de très grands contrats avec la ville. J’ai construit la gare, la bibliothèque… je viens de terminer le FRAC. Il y a toujours un espace à habiller, un geste architectural pour donner une identité à la ville.

Vous avez des contrats sur Limoges ?

Non, même si la ville vient de changer de bord, l’équerre et le compas ne font pas le maçon.

Bien, si mes collègues n’ont pas de questions supplémentaires, nous allons vous laisser. Votre voiture est consignée le temps de l’enquête. Il y a des formalités à remplir avant de pouvoir quitter l’hôpital, mais elles seront vite réglées.

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Cette entrée a été publiée le 12/11/2018 par dans Non classé.

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