§7 Lundi 3 novembre 2014, dans la matinée

§7 Lundi 3 novembre 2014, dans la matinée

Sylvaine, après avoir quitté Christian Labecqua, avait dit à Alain sur un ton qui ne souffrirait pas la contradiction :

Demain, nous irons en Limousin. Il y a quelque chose de pas clair dans cette affaire. Je n’arrive pas à mettre le doigt dessus, mais il y a un truc qui cloche. Vous ne faites pas la fête ce soir, je vous veux frais pour me conduire, au retour je conduirai. Demandez à votre copine Sonia où se trouve le village dont à parler monsieur Labecque, nous allons interroger la maitresse. Nous passerons la voir le cas échéant et si nous avons le temps, car je désire être tôt rentrée pour vérifier des faits.

Alain avait protesté pour la forme, mais sa patronne avait commandé.

La « chinoise », un surnom assez ridicule pour une personne née d’un père caucasien et d’une mère vietnamienne, épousé lors d’une rencontre diplomatique, un surnom qui trahissait surtout les préjugés et la bêtise de ceux qui le proféraient comme une injure, la « chinoise », donc, avait commandé. Sylvaine ne passait pour avoir le caractère mauvais, sauf quand il y avait des cailloux dans les chaussures d’une enquête qui s’annonçait rapide au début. Là, l’affaire était mal engagée. Dans ces cas-là, Alain essayait pour se détendre de se rappeler un des ragots sur Sylvaine que ses collègues lui avaient rapporté lors de son entrée au commissariat de La Rochelle. Par exemple, l’histoire invraisemblable d’un collègue qui aurait terminé sa vie sous la forme d’un sushi pour l’avoir contredite. Toutes les fois qu’il avait l’image de « la cheffe a commandé », ce rituel de souvenance sur la bêtise humaine lui remettait du baume au cœur… et l’inciter à travailler.

Des travaux sur la route de Niort les firent prendre par Saint Jean d’Angely, Cognac, puis Angoulême et St Junien. St Junien en terminus du périple car Sonia, l’amie journaliste de l’inspecteur de police lui avait dit que le village de Glane, où les Fontanilhas passaient les vacances, se situait à l’entrée de la cité gantière.

Constituée de la réunion de deux granges, la maison en imposait au milieu du bâti ancien du village. La bâtisse rénovée détonnait un peu dans ce hameau aux charmes encore très campagnards, encore dans le jus d’une première vague d’habitats après la guerre, une seconde à la fin des année 80. Le crépi avait été gratté passé la hauteur d’une automobile et laissait apparaître les pierres d’entourage des anciens vantaux, remplacés par des baies vitrées. L’ensemble faisait propre, moderne tout en respectant le côté rural du lieu. Depuis le mur bas d’un enclos, on pouvait deviner un méandre du ruisseau « Glane », nerveux avant d’aller se jeter dans la Vienne.

C’est la jeune Marie Angélique qui vint ouvrir au couple de policiers et les mena dans le jardin où sa mère taillait des fleurs.

Vous êtes toutes les deux seules dans cette grande maison, demanda Sylvaine après les présentations d’usages.

Mon mari est indisponible pour le moment. Vous avez demandé à me parler pour une affaire personnelle ?

La voix sèche de madame Fontanilhas ne laissait pas beaucoup de place à la fantaisie dans le dialogue. L’inspectrice se pensa qu’il ne faut pas fuir le raccourci quand arrive le grain !

Vous connaissez, bien, monsieur Labecqua, non ?

Les dés entre les deux femmes étaient lancés. Madame Fontanilhas n’était pas du genre à s’en laisser compté. Elle savait tenir sa place. Son corps s’étira d’un coup, comme pour se grandir, et elle força son côté froid par un léger mouvement de tête.

Oui, je le connais, et alors ?

Vous pouvez détailler.

Avant de répondre, la femme regarda où se trouvait sa fille.

C’était mon amant, c’était car ce n’est plus à ce jour.

Depuis vendredi ?

Blanche, ses lèvres se mirent à trembler.

Il lui est arrivé quelque chose ?

Non, soyez sans craintes. C’est même lui qui nous a parlé de vous. Nous aimerions seulement en savoir plus sur les conditions de votre séparation, disons, à partir de jeudi.

Vous avez de ces questions, vous. Hé bien jeudi, je tenais la librairie. Vous savez, les affaires ne se font pas toutes seules. Mon époux absent, Christian savait qu’il pouvait venir à la maison. Il rentrait d’une exposition sur un écrivain japonais, je crois, et d’une journée dans des boutiques de matériel photographique. Il désirait me parler.

Il comptait la laisser pour vivre avec vous ?

Non, certainement pas. Et de mon côté, je n’aurais jamais divorcé. Non, Christian a de sa femme une image d’un être dans son monde, mais il est persuadé d’avoir de l’amour pour elle. Cependant, notre relation était basée sur le péché de chair.

Vous connaissait sa femme ?

Je l’ai croisée deux ou trois fois à La Rochelle, quand je faisais des prospections pour ouvrir une annexe à la librairie. C’est une petite ville, chacun y croise son chat un jour. Elle a peut-être eu des doutes sur son mari, car justement, ce jeudi soir, Christian venait me dire qu’il avait découvert le journal de sa femme, avec mis en exergue un « je sais maintenant ». Il y voyait un signal de son inconduite, que finalement, il y avait encore quelque chose, que l’on pouvait rester amis. Toute la lâcheté d’un homme.

Et vendredi ?

Le matin, Christian est allé se promener dans Orléans. Je lui ai remis des entrées pour le dernier hangar fait pas mon mari.

Hangar ?

Excusez-moi. Mon mari est architecte et il habille des espaces avec quelques poteaux, une peau aluminium. Moi qui viens de la campagne, j’y vois un hangar, même si j’évite de le dire pour pas passer pour une méchante réactionnaire. De mon côté, il y avait une journée Halloween à la librairie. Mes employés m’ont même fait une blague en déposant des habits « olé-olé » dans mon sac avec des os de plastique, une perruque. Nous nous sommes retrouvés avec Christian pour le déjeuner. Puis je l’ai conduit à la gare des Aubrais pour qu’il prenne le premier train pour Paris puis La Rochelle. Il désirait faire une surprise à sa femme qui rentrait d’un congrès. Moi je désirai être certaine de son départ. Son train était vers 13 heures 30. Ensuite, je suis repassé chez moi préparer mes affaires, pour venir ici, le samedi matin.

Que savez-vous de l’exposition parisienne de monsieur Labecqua ?

Christian m’y avait invitée, mais j’ai renoncé à cause du travail. C’est une expo sur Matsumoto Seichō, un grand écrivain japonais de policiers. Son éditeur francophone produit une nouvelle traduction. Notre boutique est trop petite pour bénéficier de l’exposition, mais nous en vendrons à Noël. Pour la Toussaint, nous avons consacré deux tables aux romans policiers scandinaves.

Vous pouvez nous parler de votre rencontre avec monsieur Labecqua.

C’était il y a plus de cinq ans, à Angoulême. Une rencontre autour de la culture du Japon. Je fais des haiku, ces petits poèmes de l’instantanéité, en trois lignes. Je sortais d’une dépression, ces poèmes m’aident à me concentrer. Christian, lui, représentait son association de bonzai. Nous sommes rencontrés le midi, à l’occasion d’un de mes ratés face à la culture plus moderne du Japon, l’ouverture d’une bouteille de limonade au curry. Son pantalon en fit les frais. Et comme des gamins, nous avons passé la fin de la journée dans le même lit. Peu de temps après, j’ouvrais la librairie, la vie me souriait de nouveau. Nous nous rencontrions par quinzaine, à Orléans, à Paris, à La Rochelle. Mais, je parle, je parle, pourquoi voulez-vous savoir tout cela ?

Madame Labecqua a été retrouvée morte. Nous sommes au début de l’enquête, mais pensons que c’est son homme qui l’a tuée.

Morte ! Mais comment ?

Cela ne vous regarde pas. Dites nous en plus sur leur relation ?

Une vie de petits bourgeois ; elle professeure dans un collège, lui photographe, avec un travail reconnu de part le monde. Cependant, je ne suis pas la mieux placée pour parler de leur relation.

Et votre mari, il sait ?

Il devait bien le savoir.

Pourquoi, il vous trompe ?

Il m’a trompée… Il y a une dizaine d’années, j’étais enceinte. Il a été vu avec une de ses élèves dans un hôtel de la banlieue d’Orléans. Ma famille a vite fait taire les rumeurs. Moi, j’ai perdu celui qui aurait du être mon troisième enfant. Je suis devenue neurasthénique par sa faute. Je me suis toujours promis de lui faire payer.

Vous pouviez divor…

Le mariage est un sacrement. On ne divorce pas dans notre milieu. Mon grand-père solognot avait rencontré le général, mon père était aviateur. Nous sommes une tradition.

Faire quelqu’un de cocu est une coutume de Sologne bien connue ! Et on y chasse, toute sorte de gibier. Après le brame, pan ! Un coup entre les deux yeux, et le trophée est pour le bon chasseur.

Vous êtes dégueulasses. Sortez ! Je ne vous autorise pas ce genre de propos.

Nous y allons. Nous vous demandons seulement de pas chercher à joindre monsieur Labecqua.

Dans la voiture, l’inspecteur regerda un moment sa collègue avant d’oser lui faire une remarque sur sa dernière tirade. L’inspectrice haussa les épaules avant de lui dire que la route allait être longue et qu’ils n’avaient plus le temps de passer voir la journaliste.

Le couple de policier pris le temps de manger au routier à Rouillac, à la sortie de St Junien. Chacun devant une salade composée, ils refirent une partie de la matinée.

L’inspecteur avait observé l’ordonnancement dans la maison. Il avait vu quelques habits sur un canapé, des livres sur une table basse. De l’autre côté du bar, dans l’évier, il y avait des bols en train de sécher. Bref, une maison le temps des vacances.

L’inspectrice ne revint pas sur son mouvement de colère autrement que par un « cette femme détestable ».

Avant les cafés, les deux passèrent les communications qu’ils devaient pour savoir du côté de l’inspectrice que monsieur Labecqua s’était bien présenté à la morgue, puis était allé faire sa déposition.

Alain termina sa conversation au moment même où la serveuse apportait les cafés.

Vous irez payer au bar, le lecteur portable ne marche pas.

Merci bien ! Mademoiselle, fit Alain. Il regarda l’inspectrice pour lui faire son rapport. Les type du labo ont terminé d’analyser les affaires présentes dans la valise. Rien de particulier : des livres, des habits, les actes du colloques et son journal intime. Ils ont bien vu le « je sais maintenant ». Mais en dehors d’avoir été écrit en dehors de la linéarité du journal, rien de particulier, l’écriture semble la même, cela se voit dans la façon d’écrire les « t ». Si, l’encre n’est pas tout à fait la même que celle du journal, qui lui est entièrement rédigé avec la même couleur. Ils sont en train de chercher les références. Du côté de la bille de verre, c’est une bille. Banale.

Je ne rajouterai rien de plus. Guilhem m’a expliquée que c’est bien cette bille la cause de la mort. Elle porte deux étranges marques au cou, des marques de strangulation, mais c’est la bille qui provoca la mort. Les marques ont été faites par des mains gantées, sans trace de coutures. Il y a également d’autres trace, mais se sont celles de madame Labecqua, elle-même. Peut-être pour expulser la bille. Le médecin pense que au contraire, elle a contractée la gorge par ce mouvement. Ensuite, après la mort, il y a eu relâchement, et c’est pourquoi le médecin des pompiers a pu extraire la bille facilement. Il pense que la mort s’est produite entre 19 et 20 heures.

Voici donc où nous en sommes au premier jour de l’enquête.

Nous sommes dans un routier, sympa, mais il y a de la route à faire.

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